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Smart Event, Emilio Mordini : quelle éthique pour les technologies d’identification biométrique ?

septembre 2007 par Emmanuelle Lamandé

Les technologies biométriques ont le vent en poupe, d’autant plus que leur coût ne cesse de diminuer, cependant comment concilier la sécurité de tous à la liberté de chacun ? Quelle alternative existe-t-il entre les nouvelles technologies de contrôle et le respect fondamental de la vie privée ? A l’occasion du Smart Event qui s’est tenu du 19 au 21 septembre à Sophia Antipolis, Emilio Mordini, psychanalyste et professeur de bioéthique à l’Université La Sapienza, coordinateur du projet de réflexion BITE « Biometric Identification Technology Ethics », nous a démontré en quoi, selon lui, la biométrie promet de renverser les standards éthiques et politiques actuels.

« Tous les jours, des milliards d’informations qui nous concernent et qui concernent notre corps voyagent le long des réseaux électroniques. Notre corps virtuel est démembré et reconnu d’innombrables fois dans les ruisseaux des mille banques de données auxquelles nous appartenons. Mais quel est le statut du corps informatisé ? Quel est le statut des renseignements collectés par un système biométrique et stockés dans une banque de données ? »

La biométrie ne fait que substituer les processus culturels et symboliques d’autrefois à des processus technologiques

Pour Emilio Mordini, la biométrie, technologie trop souvent victime d’amalgames et de préjugés, ne s’apparente ni à un système de surveillance, ni à un identificateur ultime, et transforme encore moins le corps en mot de passe. Il s’oppose, à ce sujet, à la vision d’Agamben pour qui « la biométrie agit en prémices d’une société totalitaire ». De plus, selon le professeur Mordini, la biométrie ne peut pas transformer le corps en mot de passe pour la simple raison que le corps n’existe pas en tant que tel. Le corps isolé de la personne est une fiction. Le corps requiert de l’esprit, il n’est jamais neutre d’expressions ni de sentiments. Les identités biométriques se basent uniquement sur le corps ; ce dernier devient juste le « token ».

Le problème ne provient pas de la technologie en elle-même mais bien de l’utilisation « pervertie » qui pourrait être faite des données. Cependant, tout système peut être perverti. Alors pourquoi s’en prendre plus particulièrement à la biométrie ?

L’utilisation de la biométrie est-elle compatible avec le respect de l’individu ? La réponse est affirmative pour Emilio Mordini. Faut-il encore savoir, cependant, de quelle biométrie l’on parle, de son objectif et de l’utilisation qui en est faite. Vise-t-elle, en effet, à identifier ou à authentifier ? Dans un processus d’identification, il s’agit de répondre à la question « qui est cette personne ? » tandis que dans un processus d’authentification, la question qui se pose est « est-ce bien cette personne ? ». Ce dernier a le gros avantage de préserver l’anonymat.

L’anonymat suppose au préalable qu’il y ait d’abord une identité

La question de l’anonymat est, en effet, cruciale dans ce débat. C’est elle qui soulève les foules, engendrant appréhensions et réticences envers certaines technologies. Toutefois, l’anonymat suppose qu’il y ait, au préalable, une identité. Dans notre société, nous revendiquons souvent le droit à l’anonymat en omettant trop souvent le droit à l’identité. Sans une identité légale, aucun droit politique, civil ou social ne peut être reconnu ou exercé. Il n’y a pas d’anonymat, s’il n’y a pas d’abord une identité. L’identité est un droit, ce n’est pas un devoir.

La réflexion du projet BITE se porte également, dans le cadre de cette problématique, sur l’utilisation de la biométrie pour certaines catégories de personnes, notamment les demandeurs d’asile ne possédant aucuns documents. Les inquiétudes sont de natures diverses : les personnes éprouvant des difficultés à prouver leur identité, tels que les immigrants, peuvent être injustement prises pour cibles par ce système, les personnes handicapées incapables de se soumettre à des tests biométriques pourraient être stigmatisées, et les dossiers médicaux personnels pourraient devenir accessibles. La fracture entre deux classes de citoyens en serait d’autant plus visible. Tout ceci n’est que supposition, toutefois il apparaît important, d’où l’intérêt du projet BITE, de se poser ces questions et d’y trouver réponse avant de se lancer « corps et âme » dans un tel projet.

En 2000, 50 millions de bébés n’étaient pas enregistrés, dont 63% en Asie du Sud

A l’heure actuelle, dans certains pays, notamment en Asie ou en Afrique, l’enregistrement lors de la naissance n’est pas obligatoire. Selon l’UNICEF, 50 millions de bébés n’étaient pas enregistrés en 2000, dont 63% en Asie du Sud. Un individu sans aucune identité légale passera donc entre les « mailles du filet biométrique ».

Il apparaît donc primordial de trouver une solution pour la minorité de personnes qui ne peut se soumettre aux tests biométriques : si la personne est aveugle, de petite taille, a perdu une main, n’est pas déclarée, …, cela ne doit pas lui rendre l’accès impossible à certains bâtiments, véhicules ou encore à certaines données. « Cette technologie sera bientôt utilisée, il faut donc agir vite », souligne Emilio Mordini. Penser aux minorités et aux plus faibles en amont permet de réduire l’exclusion.

L’accès à l’information médicale représente, selon lui, l’aspect le plus controversé de cette technologie. Bien qu’il soit convaincu que les scientifiques ne cherchent pas à recueillir ces informations (antécédents, maladies, addiction,…), le problème réside dans l’utilisation ultérieure de ces données, qui pourrait s’avérer « abusive ». De plus, il soulève le problème de la fiabilité des données biométriques. Toutefois, à terme, ces technologies pourraient inclure des analyses ADN ou encore des images du cerveau. Nous serions alors caractérisés par une donnée impalpable, intrinsèque à l’individu et absolument infalsifiable.

La biométrie peut avoir un rôle social au moins aussi important que ses rôles techniques apparents

Si la biométrie se standardise, le concept même d’identification est destiné à changer. Cela n’aura plus d’importance de lier un individu à un nom, un lieu, ou encore une date de naissance ; il suffira de le relier à l’une de ses caractéristiques physiques. Aujourd’hui, la biométrie peut avoir un rôle social au moins aussi important que ses rôles techniques apparents.

La mondialisation contemporaine a besoin de trouver un nouvel étalon pour fonder les transactions financières, humaines et culturelles à travers les routes réelles et virtuelles du réseau mondial. La biométrie « pourrait » devenir cet étalon. Toutefois, « c’est une technologie mal perçue. Il faut donc tenir compte des différentes sensibilités et inquiétudes », conclut-il. Sécuriser les identités ne signifie pas contrôler les citoyens. Malheureusement, les mentalités ne peuvent pas évoluer aussi rapidement que la technologie.




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