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Conservation des données : le Conseil d’État osera-t-il défier la CJUE ?

février 2016 par La Quadrature du Net

Alors que le Conseil d’État doit rendre ce vendredi une première décision dans ce dossier brûlant1, Privacy International (PI) et le Centre for Democracy and Technology (CDT) ont soumis un mémoire, dans le cadre d’une tierce intervention visant à soutenir les recours initiés par FDN, FFDN et La Quadrature du Net. L’enjeu : obtenir l’abrogation des dispositions imposant la conservation généralisée des métadonnées en France, et permettre à la Cour de justice de l’Union européenne de jouer pleinement son rôle de garante des droits fondamentaux.

Un mot sur le contexte

Dans les semaines qui suivirent les attentats du World Trade Center en septembre 2001, et ceux de Londres et Madrid en 2004 et 2005, plusieurs pays dont la France adoptèrent des lois visant à la conservation généralisée des données de connexion. L’Union européenne de son côté adopta la directive n° 2006/24/CE du 15 mars 2006, imposant le principe de conservation généralisée des données de connexion à l’ensemble des États membres de l’Union, avec une durée de conservation pouvant aller de six mois à deux ans.

Or, dans l’arrêt Digital Rights du 8 avril 2014, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a invalidé cette directive, alors que ses atteintes au droit à la vie privée avaient déjà été dénoncées par les juridictions constitutionnelles ou administratives de plusieurs États membres, les juges nationaux estimant que ces dispositions emportaient une ingérence disproportionnée dans la vie privée et la liberté de communication de leurs citoyens. Tel fut le cas de la Roumanie (2009), de l’Allemagne (2010), de la Bulgarie (2010), de Chypre (2011) et de la République Tchèque (2011).

Le 24 décembre 2014, Le Gouvernement français adoptait le décret dit « LPM2 ». C’est contre ce décret que les « exégètes amateurs3 » ont introduit leur premier recours. Par la suite, ils ont initié un autre recours visant cette fois-ci le refus du Gouvernement d’abroger :
• l’article R. 10-13 du code des postes et communications électroniques (CPCE) ;
• le décret n°2011-219 du 25 février 2011, qui modifie les dispositions relatives aux réquisitions judiciaires prévues à l’article 6 de la Loi pour la Confiance dans l’Economie Numérique (LCEN), du 21 juin 2004 (loi n°2004-575).

Ces deux recours visent au même but, à savoir faire constater la contrariété au droit européen des mesures de surveillance généralisée instituées par le droit français et revenir à un dispositif plus ciblé et donc plus proportionné. Dans leur tierce intervention, les deux ONG analysent la jurisprudence tant de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) que de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et rappellent que, suite à l’arrêt Digital Rights, de nombreux tribunaux à travers l’Europe ont invalidé les dispositions de droit national4. Il revient donc au Conseil d’État de faire de même. À défaut, ce dernier devrait au moins saisir la CJUE pour s’assurer que le droit français en la matière respecte le droit de l’Union européenne. Cela apparaîtrait d’autant plus indispensable que deux renvois préjudiciels visant à préciser l’arrêt Digital Rights sont actuellement pendants devant la CJUE. S’il validait le dispositif de surveillance français, le Conseil d’État s’inscrirait non seulement à coutre-courant d’une jurisprudence européenne déclinée par les cours suprêmes de nombreux États en Europe, mais tournerait aussi le dos à deux éléments constituants de l’Union européenne, à savoir : la Charte des droits fondamentaux d’une part et le dialogue des juges d’autre part.

Vers un pied-de-nez à la CJUE ?

Or, une audience a déjà eu lieu le 27 janvier 2016 au Conseil d’État sur le recours contre le décret LPM. À cette occasion, le rapporteur public s’est opposé à ce que le Conseil d’État demande à la CJUE d’évaluer la conformité du droit français à la Charte. Cela ne serait pas opportun puisque « en tout état de cause » le dispositif français devrait être validé parce que plus précis que la directive de 2006 invalidée par la CJUE.

Cette argumentation extrêmement politique est d’autant plus choquante qu’elle va à l’encontre de plusieurs décisions de justice dans d’autres pays européens5, d’un rapport du parlement européen, mais aussi des propos tenus dans le rapport annuel 2014 du Conseil d’État lui-même, lequel reconnaissait que l’applicabilité de la Charte ne pouvait être écartée d’un revers de la main !

Le 12 février prochain à 14 heures, le Conseil d’État doit rendre une première décision sur le recours contre le décret LPM. Si les juges français devaient valider le dispositif français ou s’opposer à la saisine de la CJUE, cela serait non seulement l’expression d’une profonde défiance à l’égard de la CJUE, mais aussi un véritable déni de justice pour les citoyens français.

Alors qu’un débat mondial se tient contre les mesures de surveillance d’Internet et que, partout en Europe, des tribunaux poussent à une refonte des législations nationales pour tenir compte de la jurisprudence de la CJUE, le rejet de l’action introduite par FDN, la FFDN et La Quadrature du Net marquerait un recul historique de plus pour l’État de droit en France. Il s’agirait enfin d’une énième expression de la crise historique que traverse la construction européenne.




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